Le corps en deuil

Depuis que mon bébé est mort, on a soigné mon âme, mon cœur. On m’a écoutée, on m’a accompagnée, soutenue. J’ai écrit, j’ai parlé, j’ai pleuré, j’ai crié parfois. Je suis passée par la colère, la culpabilité, la douleur, le sentiment de vide, de perte. J’ai souri, j’ai admiré le visage de mon bébé, j’ai fleuri sa tombe, j’ai chanté des berceuses pour lui. J’ai retrouvé mon calme, j’ai appris à vivre avec, j’ai écrit mes émotions, je les ai partagées. J’ai trouvé du soutien dans des endroits inattendus, notamment auprès de mes lecteurs, j’ai fait des rituels pour réconforter mon âme qui se sentait si seule et abandonnée. Je prends soin de moi, de mes émotions, de ma tristesse.

Mais il est quelqu’un qui se sent oublié, quelqu’un à qui on ne pense pas alors qu’il a été au centre de ce maelstrom, de cette souffrance, qui a porté, qui a été malmené, qui a été séparé…

Mon corps. Mon corps de maman, mon corps qui voulait donner la vie et qui n’a pu donner que la mort, mon corps qui a subi une infection, qui a accouché, souffert des contractions déclenchées par les médicaments, expulsé un bébé, et à qui on ne demande jamais si tout va bien.

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Mon corps qui a été marqué par la grossesse, pris du poids un peu trop vite, et qui n’a pas eu de bébé pour l’aider à retrouver sa santé d’avant. Mon corps qui attendait les tétées d’un bébé goulu pour retrouver sa forme et ses formes, pour perdre ces kilos qui s’accrochent sur ses contours, qui est devenu flou depuis qu’on lui a arraché ce bébé qu’il avait accueilli avec générosité.

Mon corps souffre. Il a intégré toutes les douleurs de cette naissance-mort, toute la tristesse et le désespoir que j’ai ressentis. A la date prévue de mon accouchement, mon corps a crié sa souffrance avec violence. Je savais que je serais triste ce jour-là, mais je n’avais pas anticipé que j’aurais mal. Mal au dos, mal dans les jambes, l’impression d’avoir un poids terrible dans le bas du ventre, des tensions intenses.

Depuis un certain temps, je vais mieux, j’offre un visage apaisé à mon entourage, j’avance dans le monde extérieur avec détermination. Pourtant mon corps me rappelle à l’ordre, me dit qu’il ne faut pas aller trop vite, que je ne dois pas me noyer dans mes activités pour oublier la tristesse que je trouve parfois trop lourde et trop durable.

J’ai mal au dos, mal au bras à en crier de douleur la nuit, le soir je tombe d’épuisement et pourtant je ne peux pas dormir car mes muscles sont trop tendus et m’empêchent de trouver le repos.

Mes émotions sont inscrites dans mon corps, ont tracé des sillons dans mes chairs, se sont gravées dans mes muscles et il est temps maintenant que je m’en occupe car je n’arrive plus à continuer.

Alors j’ai appelé ma sage-femme, cette femme si douce et sage, qui sait m’écouter, m’accompagner, me réconforter. Je crois que jusqu’à la date prévue de l’accouchement, je me sentais encore enceinte, je n’étais pas prête à passer à l’étape de la rééducation. Maintenant ma grossesse est vraiment terminée, même si cette fin m’a arrachée des larmes de sang et me laisse une amertume dans la bouche. Mon corps n’est plus celui d’une maman en attente, mais d’une femme qui doit se retrouver. Nous avons donc commencé ces exercices si poétiques qui aident le corps à se refermer doucement.

J’ai consulté un kiné posturologue. En trois respirations il a ouvert les vannes de mon corps et m’a fait pleurer, crier ma tristesse et ma colère. Je croyais ce sentiment parti depuis bien longtemps, mais je constate que ce n’est pas le cas et que le chemin est encore long.

Je veux prendre soin de moi, profiter du massage qu’on m’a offert à Noël dernier, il y a onze longs mois, lorsque je ne savais même pas encore que j’allais tomber enceinte, je veux aller aux thermes, me plonger dans l’eau chaude et bienfaisante. Je veux aller mieux, souffrir moins, ne plus souffrir du tout.

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Crédits photos : Jairo Alzate et Sydney Sims.

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