Il pleut sur Funchal. Pas la pluie fine des cartes postales, plutôt un vrai rideau gris qui s'accroche à la baie et efface le Pico do Arieiro. Je regarde les groupes de touristes en ponchos se tasser sous l'auvent du téléphérique, et je repense à la question qu'on me pose à chaque fois : « Alors, que faire à Madère hors des sentiers battus ? »
Franchement, je me méfie de cette question autant que des listes qui y répondent. Parce que dans 90 % des articles, on vous propose les mêmes six spots : Calhau da Lapa, Achadas da Cruz, Rocha do Navio. Ce ne sont plus des coins secrets, ce sont des cases cochées. Vus à midi en août, ils sont aussi fréquentés que le téléphérique de Funchal.
Alors voici ma vraie réponse, celle que je ne donne pas en trois lignes. Le « hors des sentiers battus » à Madère, ce n'est pas un lieu caché. C'est un créneau horaire. Un sens de marche. Une météo comprise. Et parfois, accepter de ne pas faire ce qui était prévu.
Points clés à retenir
- À Madère, la plupart des « lieux secrets » sont saturés entre 10h et 15h : la même crique est déserte à 7h30 et bondée à midi.
- L'intérieur de l'île (Curral das Freiras, Boaventura, la vallée de São Vicente) est vide de touristes dès qu'on s'écarte de 3 km des axes.
- La pluie n'est pas un problème, c'est une indication : elle tombe sur le nord, souvent pendant que le sud est au sec.
- Un restaurant sans page Instagram à 3 000 abonnés vous servira mieux un bon thon qu'une adresse « recommandée » par 4 blogs.
- Si vous ne marchez pas, ne forcez pas : la moitié de l'île se visite sans une seule levada.
« Hors des sentiers battus » à Madère : le vrai critère n'est pas la distance, c'est l'heure
J'ai mis deux voyages à comprendre un truc assez bête. Je cherchais des lieux. Alors que la variable qui change tout, c'est l'heure. Le même point de vue, à 8h10 ou à 11h30, ce sont deux îles différentes.
Je l'ai mesuré à peu près, sans prétendre faire une étude : sur les trois criques accessibles au sud de Calheta que je fréquente, le parking est complet à partir de 10h15 l'été. À 8h, il est vide ou presque. Entre les deux, une demi-heure de bascule. Voilà toute la géographie du « secret » madeirien.
Pourquoi tous les articles proposent les mêmes lieux
Parce qu'ils se recopient, tout simplement. Et parce qu'un lieu accessible en voiture avec un parking et une photo qui claque remonte plus vite qu'un village où il faut marcher 20 minutes sur un chemin sans balise. Le résultat : un circuit de visite qui tourne autour des mêmes cinq spots, tous situés à moins d'une heure de Funchal.
Ce qui m'agace un peu, c'est l'inversion : les gens font 40 minutes de voiture pour aller marcher là où 40 autres personnes marchent déjà, au lieu de s'arrêter 500 mètres avant sur le chemin de la banane, où il n'y a personne.
Un itinéraire concret pour une demi-journée vraiment tranquille
Voici ma combinaison testée plusieurs fois. Départ de Funchal à 7h15. Direction l'ouest par l'ancienne route, celle qui passe par Ribeira Brava et Madalena do Mar, pas l'autoroute. Vous mettez 15 minutes de plus, vous longez les cultures de bananes, et vous voyez l'île au lieu de la traverser.
Premier arrêt : le front de mer de Madalena do Mar, vers 7h45. Des pêcheurs rentrent, il n'y a pas un touriste. On y reste 20 minutes.
Deuxième arrêt : un peu plus loin sur la route de la banane, un chemin de service qui descend vers la mer. Il n'est pas indiqué, n'a pas de nom sur les cartes, et c'est précisément ce qui fait sa valeur. Vous le reconnaissez à un virage en épingle avec deux murets bas.
Et si vous êtes en avance ?
Vous serez de toute façon en avance. C'est le but. Gardez les 40 minutes de marge : elles servent à s'arrêter sans prévoir, à discuter avec un pêcheur, à attendre que la lumière change. C'est ce que je regrette dans mes premiers voyages : j'avais rempli chaque créneau, et du coup je n'ai rien vu.
Attention quand même : ces chemins de service traversent des propriétés cultivées. Il y a des murs, des bâches, des pancartes. Si vous voyez un portail fermé, ne passez pas. Ça semble évident, ça ne l'est pas : j'ai vu un couple enjamber un muret sous les yeux du propriétaire, qui les a laissés descendre sans rien dire avant de les rappeler d'en haut. Gênant.
L'intérieur de l'île : la zone que personne ne visite
Statistiquement, presque tout le monde reste sur les axes côtiers. Dès que vous prenez une route intérieure, vous changez de pays.
Curral das Freiras, mais pas à midi
Le village est dans le creux d'une ancienne caldeira, et en soi, ça vaut le détour. Ce qui le gâche, c'est sa réputation de « village caché » : elle l'a rendu visible. Entre 11h et 15h, il y a des bus, des files devant les restaurants, des guirlandes de cartes postales.
À 9h, il n'y a personne. J'ai pris un café au comptoir d'un petit établissement, à côté de deux hommes qui parlaient des travaux d'une maison. Rien d'autre. C'est là que j'ai compris que le « hors sentiers » n'était pas un lieu mais une plage horaire.
Boaventura et la vallée de São Vicente
Montez vers Boaventura par la route intérieure, puis redescendez vers São Vicente. Vous traverserez des forêts de lauriers, des terrasses où l'on cultive encore, des maisons isolées. Le brouillard peut tomber d'un coup et rendre le paysage irréel.
Deux choses m'ont marqué sur ce trajet. D'abord, l'absence totale de bancs, de panneaux, de points de vue aménagés : rien n'est « mis en scène » pour le visiteur. Ensuite, le silence, qui n'est pas de la tranquillité mais du vide sonore. Ça surprend. Ça repose.
Que faire à Madère quand il pleut ? D'abord, relativiser
La pluie à Madère est très localisée. Le nord, la forêt de lauriers, le massif central : humides. Le sud, de Funchal à Calheta : souvent sec, même quand vous ne voyez que du gris depuis votre hôtel. Le changement d'orientation de la route peut faire basculer la météo en une demi-heure de conduite.
Trois alternatives qui fonctionnent vraiment
- Une sortie en mer depuis Calheta, si les conditions le permettent : la houle est souvent plus faible au sud, et vous êtes au niveau de l'eau, donc vous subissez moins la pluie.
- Un après-midi dans un petit musée ou une maison de bord de mer à Funchal, plutôt qu'une randonnée annulée.
- Un marché couvert ou une épicerie de village pour acheter de quoi cuisiner : c'est une activité à part entière ici, et c'est aussi mon meilleur conseil pour manger correctement sans se ruiner.
Dernier point : les randonnées ne sont pas annulées par la pluie, mais par les éboulements. Les chemins de montagne restent fermés plusieurs jours après de fortes précipitations. Renseignez-vous la veille, pas le matin même.
Visiter Madère sans randonnée : c'est possible, et c'est sous-estimé
Je le dis franchement : on survend la randonnée à Madère. Les levadas sont belles, mais elles deviennent des autoroutes à marcheurs sur les tronçons les plus connus. Si vous ne marchez pas, ou peu, vous ne perdez pas la moitié du voyage. Vous en évitez une.
Ce qu'on voit en voiture sans marcher
Les points de vue aménagés, les routes côtières, les villages. La question n'est pas « est-ce que je peux me garer près de l'attraction ? », elle est « à quelle heure je passe ? ».
Exemple concret : le belvédère de la crête entre Encumeada et le centre, je l'ai trouvé envahi de voitures à 13h. J'y suis repassé le lendemain à 8h30. Quatre voitures, trois photographes, un chien. Le même endroit. Voilà.
Un restaurant qui ne vient pas de votre fil d'actu
Je ne vous donnerai pas de nom, parce que les bonnes adresses tournent et se démodent, et parce que je me suis fait avoir : j'ai suivi une recommandation de blog, j'ai payé 22 € pour un thon correct mais sans plus, servi en 12 minutes sous une lumière de cantine. L'adresse avait 4 000 abonnés. Le lendemain, j'ai mangé dans un petit restaurant sans enseigne visible, à trois rues du front de mer, où le patron a apporté lui-même des pommes de terre à l'huile et un poisson pêché le matin. 9 €. Meilleur repas du séjour.
| Ce qu'on vous recommande | Ce que je propose à la place |
|---|---|
| Les criques « secrètes » à midi | Les mêmes, à 8h, ou 500 m plus loin |
| Le village « caché » en milieu de journée | Le même, avant 9h30, sans le plein de bus |
| La levada la plus connue | Les tronçons secondaires, souvent vides mais plus raides |
| Le restaurant avec 4 000 abonnés | Celui où le patron sert lui-même, sans enseigne |
| Programme rempli, une semaine pleine | Deux demi-journées vides, à réserver à l'imprévu |
Que faire à Madère en une semaine, sans courir
Deux ou trois points d'ancrage suffisent. Le reste, c'est la marge.
Une semaine, c'est largement assez pour l'ouest, l'intérieur, le nord et le sud, avec deux jours où vous ne faites rien. Ceux qui remplissent la semaine en une liste d'activités finissent par voir Madère en voiture, entre deux parkings. Ceux qui laissent un jour libre finissent par trouver trois choses qu'ils n'avaient pas prévues.
En trois jours, faites le contraire de ce que tout le monde vous dira : un jour le sud, un jour l'intérieur (Curral das Freiras le matin, Boaventura l'après-midi), un jour sans programme.
Ce qui reste, quand on a renoncé à la liste
La vraie leçon de mes séjours à Madère, c'est que je cherche encore, par habitude, des lieux à cocher. Mais ce qui est resté, ce n'est aucun de ces lieux. C'est un matin où j'avais prévu une randonnée et où j'ai fait demi-tour à cause du brouillard, pour finir assis sur un muret à regarder un vieil homme réparer un canal d'irrigation. Il ne parlait ni français ni anglais, moi pas un mot de portugais. Trois minutes de silence, un hochement de tête, et je suis reparti.
Voilà la seule réponse honnête à votre question. À Madère, le hors des sentiers battus n'est pas quelque part. C'est l'heure à laquelle vous vous levez, et le nombre de choses que vous acceptez de ne pas faire.
Si vous ne retenez qu'un conseil de tout ça : choisissez un matin, mettez un réveil, partez avant les autres. Le reste s'organise tout seul.